Rêve d’Antiquité : L’antérieur intérieur ou l’intérieur antérieur ?

     Avant toute chose, un peu de musique parfaitement appropriée à la réflexion qui va suivre (et qui l’a d’ailleurs fait naître).

      Une pléthore d’individus portent en eux le souvenir – mystérieux s’il en est – d’une époque distante au cours de laquelle ils n’ont pas vécu et n’auraient pu vivre. Ils sont comme investis d’une conscience puissante d’appartenir – spirituellement – à une époque à laquelle ils n’ont – corporellement – pas appartenu. Ces personnes, n’ayant, tout au plus, de ces temps reculés qu’une connaissance livresque, scolaire, académique, s’avèrent pourtant quelquefois habitées d’une réminiscence distincte de ce passé auquel, apparemment, ils n’ont pu prendre part. Chacun de ces individus n’éprouve ainsi aucune peine à revivre intérieurement, à rêver, diront certains, ces époques disparues et regrettées. Tous ont dès lors le net (pres)sentiment d’appartenir corps et (surtout) âme à un système infiniment plus vaste que celui que leurs cinq facultés sensorielles ouvrent à leur entendement.

     Pour ma part, c’est un passé médiéval qui a longtemps fait l’objet de mes rêveries les plus distinctes, celles-ci étant tantôt suscitées par la poésie des troubadours et trouvères, tantôt par les gauloiseries des fabliaux, plus souvent encore par la lyrique courtoise et les romans bretons et, enfin, et le plus puissamment, par la musique médiévale. Plus récemment, je me suis vu accaparé par un passé plus distant encore, à savoir, l’Antiquité gréco-romaine. Si la musique a, une fois encore, joué le premier rôle dans ma redécouverte – car il s’agit bien d’une réminiscence, d’un ressouvenir – de l’Hellas antique, la mythologie s’est avérée être sa concurrente directe, au point que chacune de ces « disciplines » s’est fondue en l’autre. Mes études musicologiques m’ayant révélés quelques arcanes de la lyre antique, transmise du divin Hermès (par qui cet instrument primordial fut conçu) à Apollon et de celui-ci à l’inconsolé Orphée, je me suis en effet mis dans l’idée d’acquérir une lyre ou une cithare, ces instruments m’autorisant dès lors à composer des odes musicales en rapport direct avec les Dieux révérés par nos ancêtres. Grâce aux vibrations de quelques cordes, la musique, et avec elle mon âme, rejoint momentanément sa source d’eau claire et pure, retrouve pour l’ombre d’un instant ses racines enfouies dans la nuit des temps.

     Mais à quoi donc est dû cet attrait irrépressible pour ces temps anciens, éloignés à tel point qu’il serait presque légitime, sans leur soudaine réapparition à la conscience, de les croire irrévocablement perdus? Il va de soi que la « modernité », davantage encore la « postmodernité », en dénaturant les hommes, les ont également déracinés. Encore n’a t-il pas fallu attendre les « prodigieuses » avancées de la science et tout le confort technologique qui en a découlé pour que, perdu par son positivisme, l’homme engage une course précipitée dans l’abîme qu’a creusé pour lui son avidité de surpasser la Nature. Quel bouleversement s’est donc opéré dans la conscience des hommes pour qu’ils en viennent à renier leur héritage antique et, à plus grande échelle, toute forme de Sagesse ? Notre époque accueille dans ses temples de béton fraîchement bâtis une nouvelle divinité : elle a pour nom Argent. Argent à qui chacun est ravi de sacrifier la profondeur de son existence s’il peut bénéficier du Pouvoir que confère cette divinité à ses disciples les plus dévoués. Aucun individu, pour peu qu’il soit doué d’un minimum de clairvoyance, n’a besoin d’éclaircissements supplémentaires pour identifier cette cause première de la médiocrité ambiante, quasi-universelle. 

     Rejetant un présent déliquescent, préférant d’autant moins anticiper un futur si peu prometteur, les songeurs que j’évoquais au début de mon article aiment alors tout naturellement à se réfugier dans le passé, dans ces ères perdues où l’Art leur fait office de guide. Il n’y a là rien d’étonnant : de tous temps, y compris au cours de l’Antiquité, les hommes ont cherché un asile dans l’imaginaire, dans un recoin immaculé de leur pensée. Rien de nouveau sous le soleil. De tous temps également, l’homme a eu l’intuition d’un règne supérieur de l’existence, et c’est là bel et bien ce qui m’interpelle.

« Âme! qui donc es-tu ? […]
– Qui te révélera, redoutable mystère ?
J’écoute en vain la voix des sages de la terre :
Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
Et de la même argile ils ont été pétris.
Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
Platon à Sunium te cherchait après lui ;
Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes. »

(Alphonse de Lamartine – « La Foi »)

     Faut-il supposer, imitant ainsi piètrement Platon, philosophe qui a décidément bien peu vieilli, que nos intuitions sur nos plausibles vies antérieures – qui ne sont peut-être qu’intérieures – nous viennent d’un fond commun ? Et surtout, de quelle nature est ce fond commun ? Idéal? Spirituel ? Mythologique ? Imaginaire ? C’est là, à mon sens, une question à laquelle on a trop vite renoncé à répondre. La seule connaissance encyclopédique est-elle capable de vivifier dans nos âmes des images aussi clairement perceptibles de ces temps enfouis, enterrés, dans la mémoire collective ? C’est là ce dont j’ai du mal à me convaincre. Et si le temps était, finalement, bel et bien cyclique? Et si la marche actuelle vers le sacro-saint « Progrès » n’était qu’une régression passagère que le cours du monde redressera prochainement? Questionnement infini, aux deux sens que revêt d’ailleurs cet adjectif : illimité et inachevé, peut-être illimité parce que inachevé.

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