Asociabilité et auto-satisfaction

         Avant toute chose, un peu de musique.

     Depuis ma plus tendre enfance jusqu’à aujourd’hui, bien peu de choses ont changé : les activités auxquelles s’adonnent la plupart de mes semblables me déroutent ou, au pire, me dégoûtent. Un profond désintérêt envers le monde contemporain est né de cette intolérance primordiale ; le même élan de solitude – d’abord néfaste, aujourd’hui vital – habite mon âme depuis maintenant vingt-cinq ans. Ces dégoûts et ces révulsions, qui m’ont astreint au repli sur soi le plus radical, m’ont bien entendu valu – et me valent encore – une réputation d’antisocial, voire de misanthrope. Aux yeux du monde, je parais dès lors comme l’un de ces insectes gênants – éphémères ou abeilles : insignifiants, infinitésimaux, lorsqu’on les regarde à distance, de toute notre grandeur humaine, de nos yeux cinq fois plus grands que leur être ; monstrueux, terrifiants, lorsqu’on les approche et les regarde au microscope, sous les verres grossissants de notre ignorance. (J’ai conscience que la tournure hyperbolique, voire démentielle, de cette phrase me fera passer pour un paranoïaque atteint d’un sévère délire de persécution.) Il n’y a pourtant en moi ni petitesse ni monstruosité quelconques, mais bien, s’il me faut confesser un défaut, un idéalisme qui confère à mon caractère et à ma pensée une certaine sauvagerie, une brusquerie qui offusque quelquefois mes congénères. Leur ego, surdimensionné, disproportionné, comme il se doit en notre siècle où le narcissisme a lui-même atteint une forme malsaine d’apothéose, tolère mal qu’on lui révèle l’étendue de sa vacuité. Toute idée ne chantant pas à l’unisson des leurs leur fait l’effet d’un blasphème… Et celui qui profère cette idée diaboliquement dissonante doit dès lors occuper la place du paria, mis en quarantaine afin que sa pensée infestée d’originalité ne contamine pas les masses si saines de la bien-pensance.

     Mais un homme tel que Jean-Jacques Rousseau m’a enseigné que la solitude est, d’une part, une condition inévitable pour qui dispose d’un esprit acéré et, d’autre part, qu’elle cesse promptement d’être problématique pour qui possède un tel esprit. J’ai toujours préféré être repoussé que réprimé, et j’ai sacrifié de bonne grâce un entourage hypocrite à ma liberté. Même si cela devait m’empêcher d’être intégré, j’ai choisi de demeurer intègre. Intègre plutôt qu’intégré – ces mots se sont imposés comme ma devise. Un tel accomplissement ne fut pas atteint par une simple et tenace volonté de l’esprit, mais il le fut au contraire après une traversée de plusieurs crises successives. De nature existentielle, pour la plupart, ces crises – auxquelles j’ai d’ailleurs donné libre cours, ne réprimant en moi ni angoisse, ni mélancolie, ni haine, ni aucun sentiment négatif, quel qu’il fût – m’ont plongé dans l’ombre de mon être pour mieux m’en révéler les lueurs. D’abord accablé par l’isolement et le désarroi où m’avait plongé l’incompréhension (ou le refus de comprendre) de mes condisciples, je n’ai pas tardé à m’apercevoir des bienfaits que cette position m’accordait. L’enfance passée, je pris en effet brutalement conscience du matérialisme qui asservissait chacune de mes connaissances, y compris celles que j’avais pu compter jusqu’alors comme mes épars mais fidèles amis. Je compris également combien le mode de vie qui s’imposait alors plus violemment et, paradoxalement, plus insidieusement que jamais dans nos sociétés allait condamner les gens à la paresse, à la faiblesse d’esprit, en même temps qu’au désespoir. Cette détresse se manifeste de nos jours dans une quête du bien-être aussi insensée qu’elle s’avère infondée ou, plutôt, fondée sur de fausses valeurs, telles que la beauté physique (par laquelle j’entends surtout désigner ses perversions), l’enrichissement matériel ou encore, son corollaire direct, le pouvoir (autre dénomination, rendue volontairement plus imprécise par ceux qui l’emploient, de ce que je nommerais plus justement domination). Mais, chaque fois qu’un « original » (tel que moi-même) prend l’initiative de mettre au jour le caractère ubuesque de ces nouvelles aspirations humaines, une marée de médiocrité que tous les efforts humains ou divins ne sauraient endiguer s’abat sur ce téméraire, qui croyait jusqu’alors peu à la méchanceté viscérale qui caractérise pourtant bel et bien  ses « semblables ». Pour ma part, étant finalement, après de persistants et frénétiques transports de colère et de désespoir, rasséréné par la pensée que toute lutte contre ce flux et reflux d’ignorance est naturellement vouée à l’échec, j’ai choisi de me retirer – autant que faire se peut – du commerce des hommes. L’on touche ici à la différence évidente, et donc universellement incomprise, qui distingue la solitude subie de la solitude choisie, et même désirée. Fait on ne peut plus simple : j’ai cessé de souffrir de ma solitude lorsque j’ai cessé de la subir, en faisant de mon échec de sociabilisation mon plus fier atout.

     Constatant que la seule paix atteignable sur notre sphère est la paix avec soi-même, je décidai de focaliser mon attention sur mes conflits intérieurs, eux-mêmes liés à une soif inassouvie d’absolu, et davantage renforcés par une timidité exacerbée – maladive, ont pu dire certains. Ma soif d’idéal m’a rapidement et naturellement poussé à me dévouer pleinement aux arts, principalement à la poésie et à la musique, qui sont tout aussi promptement devenus des sources d’auto-satisfaction. En réalité, ce terme d’auto-satisfaction est trompeur, puisque ce que j’ai trouvé dans les arts n’est autre qu’une pensée qui répond à la mienne et me donne enfin le sentiment d’être en accord avec quelqu’un. Parmi les artistes que je chérissais – et chéris encore pour certains d’entre eux –, ceux qui ont marqué les siècles passés et, souvent, très reculés (cf. l’article intitulé Rêve d’Antiquité) occupent une place de choix dans mon cœur autant que dans mon esprit. Outre les Jean-Jacques Rousseau (dont la lecture des Rêveries a énormément influencé mon existence) et les Romantiques déjà mentionnés, ce sont les dieux et les philosophes (non moins immortels, peut-être, que les divinités mythologiques) de l’Antiquité gréco-romaine qui emplissent aujourd’hui mon âme et ma pensée. Tous, cependant, convergent vers des idées et des idéaux semblables sinon communs : la conscience assumée de faire partie intégrante d’un système (cosmologique, mystique, voire purement psychologique, enfoui dans les profondeurs de la subconscience humaine) qui les dépasse, l’adoration de la nature (dont, par exemple, bon nombre des dieux antiques ne sont que des personnifications) et l’aspiration à vivre en totale harmonie avec celle-ci, un goût prononcé voire vital pour la méditation, la rêverie, la réflexion, etc. Ainsi, de toutes les pratiques artistiques que j’ai pu affectionné au cours de mon existence, rares sont celles qui divergeaient fondamentalement les unes des autres : de l’enfance à aujourd’hui, mes goûts ont toujours été dictés par les mêmes pulsions, par les mêmes intuitions, en d’autres termes, par la même secrète intelligence qui lie les Beautés de l’existence à l’âme humaine. Faut-il encore beaucoup de temps, une fois avoir pris conscience de telles inclinations naturelles, pour s’apercevoir que leur assouvissement est tout ce qui suffit à une existence ? Faut-il encore gaspiller les précieuses années de sa vie à lutter, à se justifier auprès de ceux qui ne veulent pas vous entendre, pire, qui sont sourds aux profondeurs de l’esprit ? J’ai, en tout cas, jugé préférable d’y renoncer, m’étant persuadé que, si mes semblables préféraient manifestement se précipiter dans l’abîme qu’ils ont creusé, je n’étais en rien forcé de les y suivre.

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